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Une grande église urbaine du Nord de la France :

Les fouilles de la collégiale Saint-Amé

Née à la fin de l’époque carolingienne, Douai est au Moyen Age l’une des principales villes de Flandre. Aujourd’hui quelque peu à l’écart du cœur le plus actif de l’agglomération, la place Saint-Amé, bien connue des Douaisiens pour son marché du samedi, en est le noyau originel. A défaut de consulter les ouvrages historiques, les plaques de rue apprennent au passant que le lieu tire son nom de la présence en cet endroit, du Xe siècle à 1798, de la collégiale Saint-Amé, premier lieu de culte de la ville.

Un projet de fouille est en germe dès 1984 lorsque des tranchées de canalisation révèlent que les murs de l’église et de nombreuses tombes affleurent, 30 cm à peine sous le pavé. La reconstruction de la place, indispensable compte tenu du délabrement croissant du lieu, ne peut se faire sans anéantir ces précieux vestiges. Une fouille préventive est donc nécessaire. Il aura fallu vingt ans et beaucoup d’obstination, tout particulièrement celle de Pierre Demolon, responsable du service archéologique (alors municipal), pour mettre sur pied le projet et ses financements, abondés par des fonds européens, régionaux et municipaux.

De juin 2004 à novembre 2005, 2500 m2 ont été explorés jusqu’au substrat géologique. Les vestiges des églises successives ont été reconnus et plus de 1065 sépultures étudiées par l’équipe d’archéologie préventive de la Communauté d’Agglomération du Douaisis, héritière depuis 2002 du service archéologique municipal. Les résultats scientifiques dépassent largement le cadre de l’histoire locale.


Les fouilles de la place Saint-Amé vers la fin de la première tranche de travaux, mai 2004.
Photo Altimage


Silo du Xème siècle en cours de fouille
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Aux origines de la ville de Douai
(VIIIe – Xe siècles)

Les principales connaissances sur les premiers temps de l’agglomération ont été obtenues sur le site voisin de La Fonderie, entre 1977 et 1981. Les surfaces explorées ne dépassaient pas 600 m 2. Les traces découvertes Place Saint-Amé sont certes fort abîmées par les vestiges des églises postérieures mais, se déployant sur une surface quatre fois plus importante, elles permettent de vérifier et d’étendre les hypothèses émises dans les années 1980. Les premières traces d’occupation sont attribuables aux VIIIe siècle ap. J.-C. Trois bâtiments en bois et torchis et plusieurs fossés de limite parcellaire appartiennent à un petit établissement rural abandonné dans la seconde moitié du IXe siècle.

 

Le premier urbanisme apparaît d’un coup au début du Xe siècle, résultant d’une politique délibérée de peupler le " castrum Duacum ", agglomération fortifiée mentionnée pour la première fois en 930. L’espace fouillé est densément occupé par des bâtiments de bois, munis de sols en terre battue et de foyers. De nombreux silos ont été retrouvés, fosses évasées profondes parfois de plus de 1,5 m ; ils ont livré une grande quantité de déchets domestiques. Parmi ceux-ci, on remarque plusieurs broches de tisserand en os (outils servant à la finition du tissage), quatre fibules en bronze, l’une incrustée de minuscules grenats, et une exceptionnelle céramique glaçurée jaune décorée de bandes modelées en relief, provenant des ateliers de la région de la Meuse (Huy, Belgique). Un tesson d’amphore à vin fabriquée dans la vallée du Rhin montre également l’existence de liens commerciaux étendus. Cette première agglomération urbaine est dépourvue d’église.

Céramique glaçurée mosane (région de Huy, Belgique), provenant de latrines des Xe-XIe siècles
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Fondations en blocs de grès sur radier de craie de la première collégiale, vers 950.
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

La première collégiale (Vers 950 – Vers 998)

Le premier lieu de culte est érigé sur le site par Arnoul I er, comte de Flandre, peu après la prise de Douai, vers 950, à l’emplacement d’un quartier d’habitation évacué dans ce but. Les fondations sont constituées d’énormes blocs de grès bruts, liés à l’argile et installés sur un radier de craie. Le vaisseau principal, long d’une trentaine de mètres, est constitué d’une nef à piliers et de deux collatéraux. Il ouvre sur un transept peu saillant terminé par une large abside et deux absidioles latérales. D’après une charte comtale de 1076, Arnoul I er, récupère à Soissons le corps de saint Amé et l’installe à Douai avec une communauté de chanoines pour rehausser le prestige de sa nouvelle conquête. La fouille a permis de retrouver, creusée sous le chevet, la modeste crypte, d’à peine 3,5 m de côté, qui accueillait les précieuses reliques. On y descend par un étroit escalier. Quelques temps après la construction, une petite crypte extérieure est adossée à l’abside, peut-être pour recevoir les reliques de saint Maurand.

Une première série de tombes est associée à cet édifice, le long des murs extérieurs et sous le parvis. La plupart est anthropomorphe, avec une logette pour la tête. Certaines sont creusées en pleine terre, d’autres sont maçonnées en pierre et enduites de mortier rouge. Le sol de la première église est en terre battue ; il porte les traces très nettes d’un incendie qui a dû gravement endommager l’édifice. Les fouilles ont également retrouvé à proximité du chœur l’un des fours à chaux utilisés lors de la construction.

L’église romane et ses cryptes
(XIe siècle – Vers 1190)

Peu après l’incendie, un nouvel édifice est reconstruit. La nef primitive, conservée, est allongée vers l’ouest. La superficie du chœur est plus que quintuplée et accueille désormais deux grandes chapelles latérales et de vastes cryptes aux aménagements sophistiqués. Sous le maître autel surélevé, la crypte primitive est reconstruite et agrandie vers l’Est. Elle mène à la " confession ", petite cellule quadrangulaire éclairée par deux soupiraux et qui accueille les reliques de saint Amé et saint Maurand. Les clercs peuvent accéder à cet endroit vénéré par un petit escalier latéral. Les fidèles et les pèlerins, quant à eux, empruntent deux couloirs ouvrant de part et d’autre du chœur polygonal, contournent la " confession " et se rejoignent dans une rotonde extérieure, soutenue par deux énormes piliers. De cet endroit, ils peuvent accéder au mur arrière (oriental) de la " confession ". La construction initiale pourrait dater de 1024. Ces cryptes, objets de toutes les attentions, sont réaménagées à plusieurs reprises aux XIe et XIIe siècle. La crypte extérieure est alors dotée de deux chapelles latérales.


Tombes maçonnées anthropomorphes, Xe - XIe siècles.
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Parmi les trouvailles, il faut mentionner l’extrémité d’une crosse ecclésiastique en argent, terminée par une petite tête animale (XIIe siècle) et plus d’une centaine de minuscules fragments provenant de plusieurs gobelets en verre bleu au décor émaillé blanc (XIe siècle). Ces objets exceptionnels dont il n’existe qu’un seul exemplaire complet en Europe (Musée Sainte-Croix de Poitiers) sont en cours de restauration ; ils ont pu servir de reliquaires ou de vases liturgiques.


Restitution isométrique du choeur roman et du système de circulation des cryptes, XIe - XIIe siècles. Dessin E. Louis

De nombreux nouveaux-nés et de très jeunes enfants sont inhumés autour du chevet. Un ecclésiastique a été enterré dans la nef, vêtu d’une chasuble brodée d’or. D’autres tombes sont installées dans la salle capitulaire, au sud de l’église et surtout dans le cloître des chanoines, côté nord.

Jadis, il était courant de fondre les cloches dans le sol même de l’église à laquelle elles étaient destinées. La plupart des découvertes concernent toutefois les XVe-XVIIIe siècles. A Saint-Amé, près d’une dizaine de fours à cloche de l’époque romane (XIe-XIIe siècles) a été identifiée.

A la base des fosses creusées dans le limon, deux canaux en croix permettent de répartir la chaleur. De nombreux fragments de moule en terre cuite, malheureusement sans décor, ont été retrouvés.

La collégiale gothique
(Vers 1190 – XVIe siècle)

En 1190, commencent les travaux de construction de la nouvelle église gothique. Les cryptes sont comblées. Seul le petit noyau primitif est conservé et reste en usage jusque 1630. Du nouveau chevet, les fouilles ont retrouvé les impressionnantes tranchées de fondation en fer à cheval du chœur et du déambulatoire. Une chapelle carrée axiale est installée entre deux des six grands contreforts extérieurs. La nef à colonnes est édifiée plus tard, au milieu du XIIIe siècle. Des chapelles latérales sont ajoutées progressivement. L’étude des reprises de fondation montre que la façade écran toute simple, connue par un dessin de 1773, remplace un projet plus ambitieux, prévoyant l’édification de tours. Un clocher massif est bâti à l’extrémité nord du transept en 1445.

 


Tombe d'un nouveau-né au chevet de l'église romane XIe-XIIe siècles.
Photos direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Principales étapes de construction de la collégiale gothique, d'après l'examen des fondations.
1. Vers 1190 - 1206
2. Première moitié du XIIIe siècle
3. Milieu ou seconde moitié du XIIIe siècle
4. Seconde moitié du XIIIe ou du XIVe siècle

A partir du XIVe siècle, les tombes se multiplient dans et autour de l’édifice. La plupart des cercueils sont déposés dans de vastes et profondes fosses. Quelques personnages privilégiés se font enterrer dans de grands caveaux maçonnés de grès. Plusieurs ecclésiastiques sont accompagnés par un calice ou des burettes en étain, substituts symboliques des objets du culte. L’un d’eux, Guillaume de Prisches, doyen de Saint-Amé mort en 1319, est nanti en outre d’une plaque de plomb à son nom. Des restes de pierres tombales montrent également la présence de laïcs de haut rang. Les paroissiens "ordinaires" sont quant à eux enterrés à l’extérieur de l’église. Tous les défunts sont inhumés nus ou en chemise dans des linceuls et déposés dans d’étroits cercueils.

Au XVIe siècle, autour du chevet, un mur de briques matérialise et limite désormais le cimetière extérieur. L’entassement des corps devient extrême dans cet étroit périmètre. A la même époque, sans doute à la suite d’un incendie partiel, un système de citerne à eau de pluie, avec trop-plein et déversoir, est installé en bordure du transept sud.

Les derniers siècles (XVIIe – XVIIIe siècle)

En 1630, le chanoine Pipre fait édifier une vaste chapelle sur le flanc sud de l’église, pour accueillir à la fois les cérémonies paroissiales et une hostie miraculeuse datant de 1254. Les fouilles ont mis au jour, à 30 cm à peine sous le pavé de la Place, les fondations de l’autel du " Saint-Sacrement de Miracle ".

En 1686, le chevet gothique est abattu et un nouveau chœur, beaucoup plus vaste, est édifié en briques. Il recouvre l’ancien cimetière paroissial, transféré à l’emplacement du cloître nord, démoli.

Le transept et la nef sont envahis par une multitude de caveaux funéraires couverts en briques. Ces petites voûtes, faites le plus souvent de matériaux de récupération, sont essentiellement destinées à éviter l’affaissement du dallage de l’église lors de l’effondrement des cercueils. Les corps sont ensevelis dans un drap fermé par des épingles en laiton. Le défunt est déposé dans un étroit cercueil en bois, assemblé à l’aide de nombreux clous. Les fouilles ont permis d’identifier quelques ecclésiastiques, mais aussi un certain nombre d’enfants et de nouveaux-nés.


Plaque funéraire en plomb au nom de Guillaume de Prisches, doyen de Saint-Amé mort en septembre 1319
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis


Calice funéraire en étain dans la tombe de Guillaume de Prisches, doyen de Saint-Amé, 1319
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Démolition et aménagements urbains

Le 13 novembre 1793, les scellés sont mis aux portes de l’église et les pièces d’orfèvreries envoyées à la Monnaie de Lille pour être fondues. La loi du 25 mai 1798, votée à la demande de la municipalité, décide la démolition de l’église et accorde le terrain à la ville pour y tenir un marché. Le clocher est abattu le 11 octobre suivant et le premier marché aux légumes se tient sur la place nouvellement ornée de tilleuls le 1er mars 1802. Les fouilles ont mis en évidence les fosses de plantation. En 1847, des "ateliers de charité" sont mis en place pour venir en aide aux nombreux chômeurs. Les fondations de l’ancienne église sont réouvertes pour y extraire des pavés de route. Après ces travaux, la place Saint-Amé retrouve pour plus d’un siècle et demi sa quiétude troublée un instant seulement par le creusement d’une tranchée de défense passive en 1939. Les fouilles qui se sont déroulées de juillet 2004 à novembre 2005 ont inauguré une nouvelle phase de réaménagements urbains qui devraient offrir bientôt aux Douaisiens une place toute neuve.

La documentation recueillie lors des fouilles est considérable : plans, fiches, plusieurs dizaines de milliers de photographies, blocs sculptés, objets de toutes sortes, ossements humains, etc.… Plusieurs années seront nécessaires pour exploiter cette mine documentaire archéologique et anthropologique. D’ores et déjà, une importante exposition intitulée " Vie et mort à la collégiale Saint-Amé" est visible depuis le 28 janvier jusqu’au 30 avril 2006 au musée de la Chartreuse de Douai et présente les principales découvertes replacées dans leur contexte historique.

De l’histoire à la légende : Saint Amé, saint Maurand et les origines de Douai

Saint Maurand est un personnage du milieu du VIIe siècle. Fils de Rictrude, fondatrice de l’abbaye de Marchiennes (Nord, arrondissement de Douai), il fonde sur ses terres le monastère de Merville, (Nord, arrondissement d'Hazebrouck) où il accueille saint Amé, évêque de Sion (Valais suisse) en exil. Lors des invasions vikings, (879-881), les reliques de saint Amé sont mises à l’abri des remparts romains de Soissons.

Vers 950, le comte de Flandre Arnoul Ier s’empare de Douai, petit "castrum" fondé une génération auparavant. Soucieux de rehausser le prestige de sa nouvelle acquisition, il récupère les restes d’Amé et de Maurand et les installe à Douai où il fonde une collégiale. Bien plus tard, en 1479, l’échec de la tentative de prise de Douai par Louis XI est attribué à la protection de saint Maurand. Depuis cette date, une procession annuelle célèbre l’événement avec, depuis 1530, une grande figure d’osier représentant saint Maurand, surnommée "gayant" (géant en langue picarde). De nos jours, Gayant, mannequin d’osier de 8,50 m de haut, est toujours le symbole de la ville et le héros de la fête célébrée chaque premier dimanche de juillet.


Fouilles du cimetière paroissial situé au chevet de l'église gothique.
Tombes des XVIe - XVIIe siècles
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Dégagement de la voûte des caveaux funéraires du transept nord (XVIe - XVIIIe siècles)
Photo direction de l'archéologie préventive, communauté d'agglomération du Douaisis

Très vite, la rivalité entre les collégiales Saint-Pierre et Saint-Amé de Douai encourage l’amplification de légendes faisant reculer les origines de l’église. Vers 1195, André de Marchiennes, dans sa chronique, ouvre sous l'année 661 la rubrique suivante : "En ce temps là l’évêque saint Amé présidait l’église de Sens… Cette même année, Erchinoald et son frère Adalbald, père de saint Maurand, réédifièrent le château de Douai et, dans l’enceinte, le temple de Marie, mère de Dieu". On perçoit le glissement : d'une église située à Merville sur une terre de saint Maurand, il fait une fondation personnelle du saint à Douai. On notera d'autre part qu'Amé ne fut pas évêque de Sens, mais de Sion après 669 seulement, qu’Erchinoald, maire du palais de Neustrie n’est pas parent avec Adalbald, et que ces deux personnages était déjà morts en 661. D'autre part, sous l'année 870, le moine André donne Douai (au lieu de Soissons) comme asile des reliques pendant les invasions normandes.

Ce scénario, en contradiction avec les documents antérieurs, figure pourtant un siècle plus tard dans le liber argenteus, chronique de la collégiale Saint-Amé. Il sera communiqué jusqu’au XVIIIe siècle par les chanoines aux historiens. Comme on pouvait s’y attendre, les fouilles archéologiques ont confirmé les documents les plus anciens ; il n’y a jamais eu à Douai de "château" mérovingien, ni d’église remontant aux temps de saint Amé ou de saint Maurand. Le premier édifice de culte est bien la collégiale d’Arnoul Ier, au milieu du Xe siècle.



Aujourd'hui...

Un énorme parking recouvre les fouilles archéologiques...





Et demain ? Quel visage pour ce lieu chargé d'histoires ?

Les travaux débuteront à la fin du mois d'avril par l’aménagement du centre de la place. Suivront ensuite les travaux de voirie et la construction d’un immeuble de la SIA. À noter qu’un soin tout particulier sera réservé à l’éclairage de la place avec l’installation de colonnes lumineuses sur la partie centrale de la place.


1,6 million d'euro, c'est la somme qui sera consacrée à la rénovation de la place Saint-Amé. Le projet qui a été retenu est celui de Thierry Louf et de Jérôme Thomas de l'agence Paysages. Ils ont insisté sur l'importance de la collégiale, dont il fallait obligatoirement rappeler le souvenir.



Cette place, plus verte, sera donc rendue aux piétons fin 2007, date à laquelle les travaux d'une durée d'un an s'achéveront.






Evolution de ce chantier

Octobre 2007

Octobre 2007

Janvier 2008


Bibliographie :

Demolon (P.), Louis (E.), Willot (J.-M.) - Douai : de la campagne à la ville médiévale, Dossiers de l’Archéologie n° 250 – février 2002 (La France explore son passé depuis 30 ans), p. 16-19


Remerciements :

Ville de Douai
~
Jérôme Vallin, Service des marchés publics
~
Le maitre d'oeuvre de la place Saint-Amé



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